Un seul héros, le PEUPLE

Interview Mathieu Rigouste

Un échange est prévu avec Mathieu Rigouste pour la sortie de son ouvrage intitulé « Un seul héros, le peuple » . La thématique est forte, la contre-insurrection, sa construction et ses expérimentions en territoire colonial ainsi que sa mise en échec par un peuple résolument libre.

Le sujet me fascine.

Nous avons rendez-vous à 18h, il est 17 heures et je suis encore submergée de travail.Son ouvrage je l’ai réceptionné la veille et autant vous dire que je n’ai pas pu l’entamer.

J’ai survolé l’articulation de ce dernier à travers le sommaire, lu la préface et fait quelques recherches sur son parcours… j’ai fait au mieux avec le temps qui m’était imparti. Pour ce rendez-vous j’ai proposé à Manuella de @samalitude de m’accompagner, prétextant que cela pourrait s’inscrire dans le cadre de son travail de recherche, ce qui est vrai mais ma vérité c’est que j’aime travailler avec elle tout simplement, et que les amitiés génèrent des travaux de qualité.

Elle a accepté, avec tout l’enthousiasme et l’engouement qui la caractérise.

Alors je finis par la rejoindre au point de rendez-vous, je lui fais part de mes contrariétés, je me reproche le fait d’échanger avec un auteur dont je n’ai pas lu l’ouvrage, surtout sur cette thématique chère à mon cœur

Mathieu Rigouste arrive accompagné, on s’installe dans un coin de la pièce et je lui dis très honnêtement que je n’ai pas eu le temps de m’imprégner de son ouvrage l’ayant réceptionné la veille. 

Ce à quoi il me répond en souriant que le contraire l’aurait étonné. Je fais attention à sa posture, sa tenue, car son positionnement vient compléter son message. 

Il compose avec les codes de la rue, basket survêtement et piercing d’oreille ne reflète pas la teneur de son langage mais font écho à l’engagement de ses mots. Je souris à mon tour, en jetant un regard furtif à Manuella, l’échange promet d’être intéressant …

Quelle cible avez-vous identifié pour fournir ces outils de lutte sociale ? à qui est destiné cet ouvrage ?


Je l’ai écrit pour que ce soit lisible le plus largement possible. Même si cette recherche utilise des méthodologies universitaires, j’essaie pour la restituer d’utiliser une langue la plus commune, quand j’utilise des concepts, j’essaie qu’ils soient le moins excluant et je les définis pour qu’ils soient facilement appropriables et maniables. Après plus précisément c’est difficile à dire, dans l’absolu je dirai pour
les gens en lutte, pour les classes populaires, pour les dominés, en l’occurrence si ça permet aussi d’ouvrir les yeux à des personnes qui n’ont aucun intérêt à cela, à faire comprendre plus largement ce que sont colonialisme et le néo-colonialisme, ou à faire entendre que les sociétés impérialistes ne sont pas invincibles, ce sera bien aussi.

Vous avez pris un moment très spécifique de l’histoire, le soulèvement algérien par les classes sociales dites les plus « misérables ». Le message est alors que tout le monde peut faire changer les choses ?

Tout le monde je ne sais pas, mais en tout cas les classes les plus opprimées et les plus écrasées par le colonialisme, ont réussi. C’est un exemple qui montre qu’elles ont réussi à s’auto organiser, à se défendre, elles ont réussi à résister en permanence, et à un moment comme celui-là elles ont réussi à déborder un système d’oppression très puissant. Il s’agissait de documenter ça notamment. Je ne suis pas sûr qu’il faille en tirer des leçons définitives. Je n’ai pas déterminé un groupe précis à qui c’était destiné, j’essaie d’écrire le plus largement possible, mais dans l’idée que chaque groupe social n’en tirera pas les mêmes choses. C’est justement pour ça que j’essaie
de ne pas imposer une analyse personnelle, même si je propose des pistes et des grilles de lecture issues du matérialisme critique. Des Gilets Jaunes incarcérés, des étudiants de Tizi-Ouzou ou des travailleuses non blanches en France ne tirent pas les mêmes conclusions et font des choses différentes avec le même matériel, donc j’ai surtout essayé de décrire ce qu’il s’était passé, de rapporter la parole de ceux qui avaient participé et de réfléchir à partir de toutes ces idées et pratiques mises en
œuvre par les insurgé.e.s de décembre 1960.


Le titre « Un seul héro le peuple », c’est pour résonner avec l’actualité ?


Ça résonne de fait, en même temps ça peut résonner à toutes les époques. Ce titre je ne le fais pas mien, même s’il me plaît. Il s’agit aussi de voir comment il a été codé, recodé incessamment à la fois pendant la dernière partie de la guerre de libération algérienne, lorsqu’il a été conçu, comment il a été mobilisé par le FLN[1], puis comment il a été à nouveau saisi et investi de sens différents depuis. Il y a
un premier sens, qui est sans doute celui qui nous parle le plus aujourd’hui pour les luttes sociales, qui est de dire que le peuple, au sens de classe populaire, est l’acteur principal de l’histoire, qu’il est capable de résistance, capable de se libérer. C’est aussi une manière de ne pas s’enfermer dans des figures individuelles de la libération, de personnification des victoires. Mais ce slogan a voulu dire plein d’autres choses à différentes époques. Il y a pas mal d’Algériens et d’Algériennes qui n’en peuvent plus de l’entendre manipulé par les puissants en Algérie. Parce qu’il a notamment servi aussi au régime FLN après l’indépendance pour faire croire que l’ensemble du peuple algérien était derrière ce qu’est devenu le FLN. Alors que pour le coup le FLN de la révolution était quasi exclusivement composé de gens issus du prolétariat colonisé, ce
n’est plus le cas après l’indépendance. Il y a effectivement une manipulation de ce slogan-là par le pouvoir, ce qui rend les gens amers en Algérie. Et puis, ce slogan il a encore d’autres vies, notamment depuis le mouvement de février en Algérie, où il a été remobilisé à la fois par les anciens et les anciennes, par les plus jeunes, et là peut-être sur son sens premier qui est de dire que les classes
populaires, le prolétariat, les classes dominées, le peuple dans ce sens-là est l’acteur principal des mouvements de lutte et de libération.

C’est le 3e livre après L’ennemi intérieur, et La domination policière, mais finalement il aurait pu venir en premier ?

Je ne sais pas si ça aurait vraiment pu. Après, quand on en fait un, on ne sait pas qu’on va en faire un deuxième, puis qu’il y en aura un troisième. Moi je n’avais pas de plan de carrière, mais je pense que la plupart des gens n’en ont pas. Du coup il aurait pu arriver en premier, car je n’ai pas fait de calcul mais il découle pourtant des travaux réalisés avant lui, de mes cheminements et des transformations socio-
historiques qui ont eu lieu depuis le début des années 2000.

Mon premier livre était tiré de ma thèse dans laquelle j’ai travaillé sur les doctrines de contre-insurrection elles-mêmes. Du coup il y a une évolution qui a du sens parce que je me suis servi tout au long des sciences sociales comme outils pour les luttes, et je me méfie de la manière dont les sciences sociales peuvent reproduire des rapports de domination selon ce qu’on en fait. Alors je fais un effort particulier
pour utiliser les sciences sociales contre les rapports de domination, en les employant pour étudier les dominants. Il y a eu une évolution pour La domination policière car il y a des dimensions de la transformation des violences d’Etat dans les quartiers populaires, qu’on ne peut pas comprendre si on refuse de voir que les habitant.e.s des quartiers ségrégués ont une puissance d’agir et des pratiques de résistances qui jouent un rôle face au développement de la férocité policière. Si on ne comprend pas
qu’il y a de l’autodéfense, des savoirs d’opposition, des savoirs de confrontation, des
connaissances du territoire qui sont mis en jeu par les opprimés alors on manque quelque chose dans l’évolution des systèmes d’oppressions. Et là peut être que cette évolution est encore plus flagrante avec ce livre où on pourrait avoir l’impression que les opprimés sont devenus le sujet et l’objet de l’enquête mais ce n’est pas vrai. Encore une fois l’objet et le sujet c’est la contre insurrection à travers
le colonialisme, sauf que là l’angle est de savoir comment ça a été saboté par celles et ceux qui le subissaient. Il ne s’agit pas d’étudier les dominés mais plutôt de penser avec elles et eux, essayer de réfléchir avec ce que ces personnes ont analysé, ce qu’elles ont mis en place, ce qu’elles ont pensé, ce qu’elles en disent aussi aujourd’hui, des décennies après tout ça et après avoir vu ce qu’est devenu le régime algérien qui a refermé ce moment révolutionnaire.


Comment on en vient à choisir cette thématique de thèse ? Il y a quelque chose qui vous a marqué plus particulièrement ? est ce que ce sont vos grands parents qui sont nés et ont grandi à Maghnia et Alger ?


Avant la thèse, j’ai commencé la recherche en travaillant sur la fabrication médiatique de « l’immigré maghrébin » dans la presse écrite française. Je questionnais la persistance de catégories coloniales dans l’ordre du discours raciste contemporain. Dès ce moment-là, le fait de descendre d’une famille juive algérienne tout en expérimentant une condition d’homme blanc en banlieue parisienne a sûrement du
sens. Après il y a une part qui, je crois, ne découle pas de ma volonté, mais, de fait, quand tu travailles sur l’ordre sécuritaire en France tu retombes tout le temps sur la guerre d’Algérie, parce que ça a été un laboratoire fondamental de toute la société française, une forge de la 5e République. Et puis c’était une époque. Au début des années 2000, on a commencé à redécouvrir ce qu’était la doctrine
de la guerre contre révolutionnaire, puis on a commencé à comprendre qu’elle avait été utilisée au Rwanda, qu’elle avait circulé dans les différents espaces impériaux. C’est en prenant connaissance de ces travaux que j’ai émis l’hypothèse que la contre-insurrection avait peut-être servi aussi à réagencer les modèles de contrôle du territoire et de la population en France. C’était le moment où on a commencé
à se poser ces questions-là, c’était aussi un moment de politisation particulier pour les luttes des quartiers et de l’immigration. Je suis de la génération qui a été formée avec le MIB (mouvement de l’immigration et des banlieues) à un moment où il questionnait puissamment les liens entre « gestion coloniale de la planète et gestion coloniale des quartiers ». Ca a bien-sûr eu un impact aussi sur mes travaux en sciences sociales.

Quels sont les outils, les armes de résistance à la contre l’insurrection ?


Je crois qu’elles sont à inventer en permanence. Est-ce qu’on doit le déduire de cette enquête ou pas ?
En tout cas, il y a beaucoup d’éléments dans cette enquête pour permettre d’inventer les armes susceptibles de servir aujourd’hui. Cette enquête montre par exemple que la contre insurrection a été capable de se saisir de formes d’organisation verticales, autoritaires et hiérarchiques. Mais elle a eu beaucoup plus de mal à se saisir des formes de vie sociale horizontales, des formes d’entre-aide,
des solidarités, en fait des résistances populaires. Je crois qu’il y a quelque chose à creuser par là, une manière de résister à la contre insurrection c’est de créer des formes de vie collective, des pratiques de luttes et des modèles d’organisations qui ne se laissent pas saisir par les institutions dominantes …

Créer des étincelles ?

La suite sur le blog de Salamitude https://www.salamitude.fr

Du même auteur : 

L’ennemie intérieur

Domination policière

Présentation des ouvrages antérieurs

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